Istvan Kantor - Revolutions

7 février 2018 au 24 mai 2018
 
Description

En 2017, Vidéographe a produit Istvan Kantor - Anthologie vidéo un coffret usb de vingt-neuf vidéos de l’artiste, sous la direction du commissaire Etienne Desrosiers. Dans le cadre de ce projet, trente quatre vidéos de l'artiste sont venues enrichir notre catalogue de distribution. Le programme Révolutions comporte sept œuvres tirées de Istvan Kantor - Anthologie vidéo et propose quelques pistes pour explorer cette œuvre à l'énergie inextinguible.

Commissariat
Karine Boulanger

Conservatrice, Vidéographe

Durée du programme
73:00

Liste des œuvres au programme

Istvan Kantor - Révolutions

Par Karine Boulanger

En 2017, Vidéographe a produit Istvan Kantor - Anthologie vidéo, un coffret usb de vingt-neuf vidéos de l’artiste, sous la direction du commissaire Etienne Desrosiers. Dans le cadre de ce projet, trente quatre vidéos de l'artiste sont venues enrichir notre catalogue de distribution. Ce programme comporte sept œuvres tirées de Istvan Kantor - Anthologie vidéo et propose quelques pistes pour explorer cette œuvre à l'énergie inextinguible.

L’œuvre vidéo d’Istvan Kantor est portée par l’espoir d’une perpétuelle révolution et la hantise de son échec. Des mouvements révolutionnaires du XXe siècle, il reprend et détourne le décorum : slogans, drapeau, uniforme, hymnes et marches, manifestes, posture et attitude martiales, ton qui évoque la propagande. Tantôt rebelle et tantôt tyran, Kantor développe une persona flamboyante, faite de charisme, de panache et de provocation.

Il est facile d’y voir une trace de son enfance en Hongrie communiste, qu’il quitte au milieu des années 70. Revolutionary Song (2005) évoque la révolution hongroise de 1956 et apporte des éléments biographiques inédits. Kantor y chante de façon hilarante et furibonde une visite chez un coiffeur à Paris avec son père, souhaitant qu'un cataclysme ou un soulèvement populaire sauve ses longs cheveux. Le lien entre révolution et individualité, histoire et absurdité ne pourrait être plus clair.

De fait, la pulsion révolutionnaire de Kantor échappe à toute réduction politique. Aucune institution, aucun pouvoir ne trouve grâce à ses yeux; du musée à la police en passant par les médias de masse, c’est un combat à finir qui traverse son œuvre en une énergie furieuse. Poussant cette logique à son paroxysme, notre anti-héro fuira même la liberté dans Escape from Freedom (1991), dont l’esthétique évoque les réfugiés et les évadés d’un ordre totalitaire. En pied de nez à toutes les idéologies, Kantor inventera littéralement un nouvel –isme, le Néoïsme, philosophie ambiguë et protéiforme, mais surtout déclencheuse d’actions artistiques subversives et provocatrices. La vidéo ne sera qu’un des aspects de cette pratique qui englobe aussi la musique, la performance, l’écriture, etc.

L’esthétique vidéo de Kantor passera rapidement d’une simplicité de ligne (UFO, Maria) à une débauche d’effets qui prennent d’assaut les sens du spectateur. Ses premières bandes présentent une approche conceptualiste qui interroge l’image et l’histoire de l’art. Par exemple, la litanie d’oppositions d’Infraduction (1982), non dénuée d’humour, pointe l’absurdité et la porosité des catégories et des définitions (« je suis post impressionniste, lui il est anti post impressionniste », etc.). Bientôt, un phénomène de prolifération et d’addition s’enclenche : l’infographie puis l'animation numérique altèrent les couleurs et les personnages, du texte envahit l’écran, des images se superposent, la musique et les chansons saturent la bande son. Enfin, plusieurs vidéos des années 2000 font un usage intensif d’images recyclées et détournées. Kantor puise aux sources cinématographiques les plus diverses, du blockbuster hollywoodien à Duras, de Dean à DiCaprio (Accumulation, The Blood of Many Filmmakers, Song of the Anti-hero, White Boy from the East (I Am Asian)).

La plupart des vidéos de Kantor se déploient dans un avenir dystopique, voire post apocalyptique, qu’il réinventera et étoffera de The Black Cherry Syrup Manifesto (1982) à Scripture (2016). L’être humain y est surveillé, cloné, contrôlé, violenté ou abandonné dans les ruines de notre civilisation. Certes, certaines des œuvres de Kantor touchent des événements contemporains, mais même elles ont un goût de fin du monde et de présage. Barricades (1992) et Anti-credo (1987) ont ainsi comme point de départ des cas de répression policière à New York contre des groupes marginaux. L’une des œuvres les plus abouties de Kantor, Barricades est une véritable prophétie de la destruction. Alors que l’image vidéo permet le défilement apparemment infini des barricades de la police, comme si elles entouraient le monde, le texte nous averti des cataclysmes à venir (« des planètes exploseront et une averse d'électrons pointus perceront la chair », etc.). Anti-credo, petit chef d’œuvre de montage, fait d’un parc occupé par des artistes une poésie de ruines urbaines. Dans un autre registre, les images des corps encapuchonnés et entravés de Black Flag (1998) évoquent la torture et l’asservissement. Si le film pré date le scandale d’Abou Ghraib, il semble aussi l’annoncer. Le film dénonce aussi la pauvreté dans l’Ontario de la fin des années 90. De même, The Legend of Joan Dark (2007), avec son témoignage frontal, rappelle les images, trop familières, d’otages politiques et autres martyrs.

Dans ce monde en convulsion, la résistance passe par la fluidité des genres, l’esprit festif, voire orgiaque, l’hybridation avec la machine, la sexualité, l’humour et l’absurdité. L’identité est toujours protéiforme et hybride pour Kantor, alias Monty Canstin, Amen!, ou... Esmeralda Eldorado. Chacun se réinvente, renaît, se travesti. Le corps des performeurs est d’une importance cruciale, que ce soit celui de Kantor ou des nombreux participants qui se partagent la parole et l’image dans les œuvres de groupes (Nineveh, Brothers and Sisters, Lebensraum/Lifespace - Spectacle of Noise, The Party is Over). Le sang en devient la synecdoque, tantôt matériau artistique tantôt arme d’agression. Dans Blood and Gold, les dons de sang des participants unissent la communauté néoïste. Dans Alles Klar (1986), Kantor pulvérise son sang sur une toile suite à un prélèvement. Le geste médical – Kantor a étudié la médecine – rejoint l’art.

Le présent programme tente de refléter ces filons futuristes, militants ou esthétiques et de montrer la réinvention permanente de l'artiste. Ce n'est qu'une modeste ponction d'une pratique prolifique et sans compromis.

 

Remerciements : Istvan Kantor, Etienne Desrosiers

Image : Portrait d'Istvan Kantor, © Istvan Kantor

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