rew/ff — Les briseurs de machine

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Description

Les briseurs de machine a été commissarié par Sophie Dubeau Chicoine dans le cadre de rew/ff, la résidence de recherche et de création pour commissaires émergent·es de Vidéographe. Ce programme de résidence vise à aider les commissaires en début de carrière à développer un nouveau projet et, ainsi, à acquérir de nouvelles compétences et connaissances qui enrichiront leur démarche. 

Commissaire

Sophie Dubeau Chicoine est une curatrice, autrice et travailleuse culturelle basée à Tiohtià:ke/Montréal. Ses recherches et sa pratique sont motivées par des subjectivités, des relations et des imaginaires anticapitalistes. Elle a obtenu une maîtrise en études visuelles à l’Université de Toronto (2025), où elle s’est penchée sur la nature transitoire des pratiques artistiques relationnelles en contexte communautaire. Ses écrits ont été publiés dans les revues Esse arts + opinions et ESPACE art actuel. Elle est l’autrice de Labeur d’amour, une infolettre (d’amour) sporadique documentant les espaces artistiques indépendants de Tiohtià:ke/Montréal.

Length of program
53:22

Les artistes réuni·es dans ce programme montrent que la machine n’est jamais ce qu’elle prétend être : neutre, lisse, discrète et au service du plus grand nombre. Le texte suivant cherche à inscrire leurs expérimentations dans une tradition plus vaste de sabotage.

À partir des sept œuvres sélectionnées, la commissaire a imaginé un récit transhistorique en sept parties, où se mêlent grévistes, luddites, pirates informatiques et artistes vidéo. Ce qui suit n’est donc ni une description ni une interprétation courante des œuvres. Il s’agit plutôt d’une parafiction faite de rapprochements et de coïncidences. Bienvenue dans un casse-tête temporel sans queue ni tête.

Mutt et Jeff, Félix et Chaplin (inspiré par Raxlen) 

1936. La salle de cinéma est à son comble. Fidèle à son habitude, la gamine s'installe dans la rangée du fond, bercée par le bourdonnement du projecteur. À leurs épaules voûtées, elle reconnaît, assis devant elle, les collègues d’usine de son père. Tous se sont déplacés pour oublier les maux du dehors et rire devant Les temps modernes de Charlie Chaplin.

INT. USINE. JOUR. Un homme scande des ordres depuis un écran géant tandis que d’autres s’épuisent à maintenir la cadence effrénée de la chaîne de montage. La cupidité de la machine finit par avaler le protagoniste, mais elle le recrache aussitôt telle une pièce défectueuse.

EXT. DEVANT L’USINE. JOUR. Une grève éclate. Perdu dans ses pensées, le héros tente de quitter les lieux sans même remarquer les affrontements qui opposent les grévistes à la police. Mais un geste maladroit suffit à l'entraîner involontairement dans le conflit. Il en ressort stupéfait, mais sans la moindre trace de colère.

Malgré l’apparence stoïque des spectateurs devant elle, la fillette décèle leur amertume face à la tournure des péripéties. Si le début du film dépeignait avec efficacité l’absurdité de l’automatisation du travail, Chaplin déçoit en disqualifiant le désir des travailleurs de se révolter contre la puissance des machines.

Cette nuit-là, en quittant le cinéma, elle s’imagine s’emparer d’une caméra pour créer une autre version du film, où l’homme, englouti par la machine, provoque sa destruction de l’intérieur. Les engrenages éclatent, l’usine s'effondre. Toute la misère des temps modernes s’envole dans un énorme nuage de fumée. 

Lettre d’amour (inspiré par Clermont)

1969. Installé à New York, Nam June Paik passe ses journées à démonter des téléviseurs pour en comprendre les entrailles et en détourner l’usage. Avec l’aide de l’ingénieur Shuya Abe, il conçoit l’un des premiers synthétiseurs vidéo capables de manipuler du matériel visuel en direct. Alors que l'industrie télévisuelle s’empare de cette avancée technologique pour améliorer la qualité d’image, Paik et ses contemporains amplifient ses distorsions. 

Vers la fin de sa vie, Paik rend hommage à Chaplin dans l’une de ses œuvres robotiques, dans laquelle des petits téléviseurs à tube cathodique affichent des images déformées de l’acteur. Paik considérait les artistes comme des saboteurs. 

Soulèvement (inspiré par Vallée) 

1811. Grâce à la mécanisation des métiers à tisser, les manufactures multiplient leur production textile, le prix des produits industriels chute et ceux artisanaux deviennent trop coûteux pour rivaliser. Les artisans quittent leurs ateliers pour rejoindre les usines. 

Dans les Midlands anglais, les machines grondent tout aussi fort que les ouvriers, dont l’expertise a été réduite à des tâches monotones pour un moindre coût. Le travail mécanisé les forçant vers une aliénation grandissante, le bris des machines devient un ultime recours pour défendre leur salaire et négocier de meilleures conditions de travail.1 

La révolte de ces travailleurs, connus sous le nom des luddites, n'était pas une attaque contre le progrès technologique, mais une résistance à l’assaut des machines par les capitalistes.2 Pourtant, plus de deux siècles plus tard, certains continuent, à tort, de qualifier leurs actions de « technophobes », de quoi occulter la critique nuancée que ce mouvement adressait à l’exploitation ouvrière et au capitalisme industriel. Mais cette confusion n’a rien d’anodin si l’on considère à qui elle profite. Après tout, il ne faudrait surtout pas qu’une telle histoire inspire plus de travailleur·ses à se révolter…

Un soir de pleine lune (inspiré par Gaucher)

1977. Le présentateur télé annonce la mort de Chaplin. Enfoncée dans mon canapé, je peine à me rappeler ma dernière visite au cinéma. Je me demande ce que Chaplin aurait pensé de toutes ces nouvelles technologies. Il y a quelques mois à peine, Apple annonçait la sortie de son PC amélioré, l’Apple II, et JVC introduisait le VHS sur le marché américain. Reste-t-il qu’il faudrait que ces technologies soient assez abordables pour en faire quoi que ce soit. Ce rêve d'enfance de tout réduire à une bouillie de sons et d'images ne m'aura jamais quitté.

Les années passent, les publicités défilent. IBM ramène Charlot d'entre les morts pour promouvoir son PC-AT, désigné comme « outil des temps modernes ». La publicité, sans scrupule, s’adresse aux patrons d’entreprise, vantant la productivité de ses outils sur le dos de mes ancêtres, les opérateurs de machine. Comme si tout ce que IBM avait cru comprendre du film de Chaplin, c'était que la victime de l'histoire était le patron d’usine aboyant les ordres… Cette nuit-là, la lune brille plus fort que la télévision et me plonge dans un abysse assourdissant.  

Point de rupture (inspiré par Coderre) 

1984. Une publicité d’Apple prend place dans une usine aux airs dystopiques. À coup de masse, une femme détruit un écran géant représentant son rival, IBM. Apple est là pour émanciper les travailleur·ses, me dit-on. Orwell doit se retourner dans sa tombe. Tel un déclic, je décide que mon émancipation sera analogue. Je me fabrique une chambre noire, lieu de révolution où je développe mes images puis les altère dans des bains chimiques. Elles en ressortent d’une manière telle qui serait impossible à répliquer de manière digitale. La destruction lente de la matière filmique me ramène à un savoir manuel oublié. La voix des luddites me souffle à l'oreille. Dans l’euphorie de mes explorations, je me rends compte que mon rêve d’enfant est finalement devenu réalité. 

Signal pirate (inspiré par Feulner)

1990. Avec l’avènement du numérique, les sociétés disciplinaires, régies par des milieux d’enfermement, cèdent leur place à des sociétés de contrôle diffuses.3 Réfléchissant à cette évolution, Gilles Deleuze avance l’idée que le piratage est devenu la forme de résistance la mieux adaptée à cette modernité liquide. Car si les machines ont changé d’apparence, le sabotage a lui aussi fait peau neuve. Détruire l’enveloppe externe de l’appareil sera devenu un geste moins conséquent que de l’empoisonner de l’intérieur. 

L’humain derrière la caméra (inspiré par Bourque) 

2026. Des parallèles alarmants se dessinent aujourd’hui entre le combat des luddites et celui des artistes contre l’intelligence artificielle. Une fois de plus, c’est le mythe de la commodité qui menace de substituer les compétences et la créativité d’artisan·es. Malgré son apparition somme toute récente, un langage s’est déjà formé pour décrire (et repérer) les images que l’IA génère : hyperbrillantes, sursaturées, lisses… En effaçant le grain propre à la réalité, ces images frauduleuses choquent par leur étrangeté semi-apparente. Et si cette étrangeté n’avait rien de nouveau ? Et si elle était inhérente à l’usage capitaliste des machines et de la production d’images ? 

Faisant fi de la commodité, les artistes réuni·es dans ce programme prouvent que l’expérimentation trouve précisément sa singularité dans ses imperfections et ses failles, en bref, dans tout ce qui résiste à l’image parfaitement fausse. En faisant dérailler les technologies vidéo, aussi bien analogiques que numériques, ces pratiques mettent en évidence le bruit que le système tente en vain de dissimuler. Leur sabotage porte le parfum d'une douce vengeance.


1. Victor Cachard, Histoire du sabotage: Des traîne-savates aux briseurs de machines, vol. 1 (Éditions LIBRE, 2022), 89.
2. Ibid., 87. 
3.  Deleuze, Gilles. « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, » dans L’autre journal, n°1, mai 1990. 

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