We Animals

7 janvier 2019 au 7 avril 2019
 
Description

Ce programme décline la proximité de l’humain et de l’animal, qu’elle soit historique, imaginaire, physique, ou psychologique. Avec les œuvres d’Alexandre Roy, Mike Hoolboom, Katherine Liberovskaya, Élène Tremblay, Yudi Sewraj, et Michèle Waquant.

Commissariat
Karine Boulanger

Conservatrice à Vidéographe depuis 2015.

Nous les animaux – We animals

par Karine Boulanger

Alors même que nous assistons sans broncher à la sixième extinction de masse qui risque de nous emporter, la frontière entre l’humain et l’animal s’atténue de jour en jour. La hiérarchie traditionnelle, commode et rassurante, qui nous plaçait au-dessus des autres formes de vie s’émiette au fur et à mesure que notre compréhension de la diversité de l’intelligence, de la conscience et de l’agentivité s’affine. Les neurosciences, la biologie, mais aussi l’éthique et le droit remettent en jeu les distinctions entre leurs sentiments, affects, perceptions, droits, psychés et les nôtres. Les vidéos rassemblées ici rapprochent l’expérience humaine et celle des bêtes, voire les posent comme interchangeables. Évoquant l’histoire, la mythologie ou la psychologie, elles affirment que l’animal est un humain comme les autres.

Voyage sur le dos d'un tigre

Le programme s’ouvre sur Tigre d’Alexandre Roy. Dans cette animation abstraite, l’idée de l’animal est réduite à sa plus simple expression : le titre, les couleurs orangées et noires qu’on associe par convention au fauve, la vitesse, et la grâce du mouvement. Cette énergie primale, animale, c’est aussi celle du rock, qui a souvent célébré le tigre dans son iconographie. Dans ces images toujours en transformation, l’essence de la bête et l’espace semblent se confondre, les traits évoquant tantôt des mouvements félins, tantôt des herbes ou des obstacles.

 « It’s hard to be a master, and understand anything about love. »

Dans 3 Dreams of Horses, Mike Hoolboom nous met lui aussi à la place de la bête. Il imagine l’histoire récente du point de vue du cheval, l’animal par excellence de l’art, de la mythologie et de l’histoire occidentale. La domestication, la relation de dépendance du maitre et de l’animal, leur familiarité, sont baignées d’un amour complexe et nostalgique. « We learned the language of our masters. Though we couldn’t help wondering why so few of you bothered to learn ours » pense le cheval. Une compréhension unilatérale qui questionne le rapport d’empathie et d’admiration inscrit dans les représentations du cheval convoquées par l’artiste, des images d’archives au manège ou aux feux d’artifice.

Rituel

Dans Rantdance, Katherine Liberovskaya se place dans une relation d’observation, de voisinage d’un cormoran. L’oiseau et l’humain semblent dans un rapport en miroir, évoquant les mêmes enjeux : ceux de la famille, de la maison, du couple. L’animal s’inscrit ainsi dans une réalité quotidienne et urbaine qui semblerait banale sans le traitement de l’image au synthétiseur. L’instabilité liquide de l’image, son dédoublement, sa répétition, couplée à la musique obsédante de Margolis, donne aux mouvements de l’oiseau un aspect hiératique, hypnotique. Il n’est pas indifférent que le synthétiseur soit celui de Paik et Abe (1970), sorte d’ « animal » mythique des débuts de l’art vidéo. La bande crée quelque chose d’à la fois daté et intemporel dans cette rencontre de la technologie et la danse du cormoran. Les deux artistes utilisent une démarche similaire, combinant le son et le traitement de l’image, dans Frogfields (2010), aussi disponible sur Vithèque.

Attraction

Continuant l’exploration de la proximité et du regard, Flocon de neige d’Élène Tremblay pose la question torturante de la captivité et de son utilisation comme attraction au sens forain, touristique. La vidéaste incarne un gorille du zoo de Barcelone qui avait pris l’habitude de se placer dos aux visiteurs. Face à un mur et à son ombre, l’artiste réinvente son comportement, lui donnant une nervosité dansante. Le minimalisme de la mise en scène, la monochromie de la fourrure et du décor ajoutent au malaise. Tant pour le gorille que pour la performeuse, ce geste de se soustraire aux regards semble étrange, contre-nature : que l’un soit conscient de notre regard au point de décider de s’y soustraire, que l’autre prétende nous ignorer dans sa démarche artistique. Il n’y a plus aucune réciprocité de notre désir de regarder. Cela suffit à déconstruire le spectaculaire et le voyeurisme de notre rapport à l’animal, voire à la performance.

« Je me vois comme un ours »

Rut de Yudi Sewraj, vidéo qui a inspiré ce programme et autour de laquelle il s’est construit, pousse cette idée de l’identification à la bête pour un résultat à la fois drôle et triste. On  y retrouve dans deux séquences un humain déguisé en ours, un humain tel qu’il se veut, se voit puisqu’un carton nous indique : « Je me vois comme un ours ». Dans une pièce vide d’un appartement, notre ours tourne en rond, il semble irrémédiablement seul et pris d’un ennui existentiel, ce qu’aggrave le titre. Le papier journal qui recouvre le sol peut évoquer autant une litière que des travaux en cours. De même, le fait de se déplacer tantôt à quatre pattes, tantôt debout, en fait un être hybride, incertain. Dans la deuxième séquence, l’ours se rase la poitrine. Action incongrue s’il en est une, elle renvoie là aussi à une dualité insurmontable. Cette bande de 1998 prend une dimension nouvelle à l’ère de l’éclatement des identités, de genre notamment, et de cultures comme celle des furries qui repose sur un anthropomorphisme tantôt naïf, tantôt troublant.

La nostalgie de la sauvagerie

À quoi rêvent les vieux ours? de Michèle Waquant utilise aussi la figure de l’ours pour déployer une réflexion complexe sur notre rapport à l’animal et à la nature. Le vieil ours pitoyable dans son enclos de zoo et les citadins sont prisonniers d’une même aliénation de soi, circulant sans but dans des espaces artificiels. Ils semblent avoir oublié le mystère préservé dans les légendes et mythologies anciennes, pour la nature momifiée des musées d’histoire naturelle. Sur le tout plane la figure cauchemardesque d’Issei Sagawami qui défraya les manchettes en 1981, suite à un meurtre suivi de cannibalisme qu’il revendiquera comme un acte artistique. Quelle est cette nostalgie de l’animal, de la nature sauvage en nous? Tabou, fantasme ou salvation?

Bon visionnement !

Image : Mike Hoolboom, 3 Dreams of Horses, 2018

 

Voir aussi : Espace art actuel, no. 121, "Point de vue animal", hiver 2019.

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